[Aniroku] Après la bataille… l’image seule est-elle belle ?

Le travail d’un mémoire prend du temps. Beaucoup de temps. J’ai tout juste mis la dernière touche sur un travail de mémoire relativement conséquent (pour ceux que ça intéresse, ça traîte du jeu vidéo dans une perspective culturelle, du médiamix japonais, et des différences de pratiques industrielles à partir de la notion de game designer, et je le mettrai bientôt en ligne pour qui veut le lire…). J’ai en tout cas pu commencer un nouveau cycle, plus proche de ce que je veux faire, et mon travail de mémoire aura en un sens participé de cette réussite… albo lapillo diem notare.

 

Et que dire ? Beaucoup de choses dont j’aimerais parler. Beaucoup de choses que je découvre, comme toujours. Mais le temps me manque d’en pouvoir longuement parler, et ce n’est pas le but d’un blog. Si nous restions brefs, de quoi parler en priorité ?

 

Je suppose que j’aurais envie de parler de la coqueluche de l’animation de la décennie 2010, je veux dire la série Monogatari. Et ici en l’occurrence, Nisemonogatari, que j’avais terminé de voir au début du mois (en attente de regarder la bien plus longue seconde saison, qui attendra un peu).

Je ne suis pas un grand fan de cette série ; mais je trouve qu’elle soulève un ensemble de problématiques dans la sous-culture de l’animation que j’aimerais volontiers amener à la réflexion, à un niveau plus général.

 

Il est pour moi jusqu’ici rare de voir un anime mettre l’emphase sur les décors. La série Monogatari a ce parti pris depuis le départ que je trouve assez fascinant, et qui ne semble clairement pas lié au style de Shinbô lui-même, mais sans doute plus à des choix en amont de direction artistiques pris en groupe, sans doute pour mettre en avant le style « sans ligne » qu’on pouvait déjà trouver dans les illustrations de Vodafan.

J’ai un sentiment partagé sur cette série ; les Monogatari en général. D’une part je les trouve brillants sur le plan de la mise en scène, où le style de Shinbô Akiyuki se représent en pleine clarté ; d’autre part, tout en en reconnaissant l’incroyable créativité, j’aimerais parfois que l’on estime cette série pour d’autre chose que pour sa seule prouesse « graphique », comme on en fait souvent l’indigne cadeau à l’animation japonaise « digne de notre intérêt ». J’aimerais parfois que l’on sache apprécier ces œuvres sans instantanément n’en voir que les images – et apprécier les images en tant qu’elles s’intègrent à l’ensemble. Les Monogatari, ce n’est pas seulement cette « imagerie » Shaft. C’est tout un ensemble de choix narratifs et artistiques pris en amont.

La série Monogatari est toujours un sujet digne d’intérêt si l’on veut sortir du milieu strictement « autorisé » de l’animation pour discuter de séries ayant réellement marquées une époque. D’abord car c’est la série qui a le plus fait vendre au Japon des vingt dernières années – si l’on compte toutes les séries ensembles, c’est la série dont les blue-ray se sont le plus vendus au total. Or, il est toujours beau lorsqu’un succès massif soit une production un peu hétérodoxe (au départ) dans le paysage, qui prend des parti-pris clairs et nets. C’est en un mot un bon sujet, si l’on croit que la beauté de l’animation ne se limite pas à Ghibli, et que la sous-culture Otaku n’est pas à être considérée comme « sale » ; les shinya anime sont, et demeurent, un réel phénomène culturel de haute importance.

Qu’est-ce qui m’avait mené à regarder cette série dans un premier temps ? Si je me souviens bien, j’y suis venu purement et simplement du fait de Shinbô Akiyuki. Je tentais de voir si c’était sa direction qui avait rendu, pour moi, Madoka aussi incomparable ; aussi avais-je tenté de regarder plusieurs des séries qu’il avait dirigées, parfois aussi en me souvenant de conseils ou de ouï-dire que j’avais pu, dans une autre vie, entendre de personnes que j’eus fréquentées, tandis que je ne m’y intéressais pas.

Bakemonogatari était dans la liste. J’ignorais tout de son succès.

La première fois que j’en entendais parler, c’était à la défilée, dans les couloirs d’une école d’art et d’animation dont je tairais le nom. L’animation japonaise n’y était pas en odeur de sainteté. Cependant, voilà que, juste derrière moi, devant la machine à café, j’entendais à la dérobade des élèves discuter de cette série comme « une des séries japonaises dignes d’intérêt », d’une personne qui semblait lointainement connaître sans véritablement elle-même pouvoir se figurer ce dont il s’agissait. L’un d’entre eux prenait alors le temps de vérifier sur son portable ce qu’était cette série ; ils se gloussèrent alors de voir comment « décidément, les Japonais ne savent que mettre un gars avec des filles partout autour », etc.  ; la rengaine habituelle. Ils avaient oublié le si seyant et très lesquinisant « quels dégénérés », pour compléter.

Et en fait… le sujet qui m’intéresse est moins la série Monogatari en soi (qui demeure une des séries les plus influentes de ces dix dernières années dans l’Histoire de l’animation) que la question de l’animation avec l’image. Ou plutôt, de comment beaucoup de réception occidentale de l’animation japonaise connaît des troubles passant souvent par un spectre unique par lequel tout est jugé : la question de l’image, ou encore de la qualité de l’animation. A tel point que, souvent, on en vient à oublier tout le reste ; au reste, ce n’est que par l’image, par leurs choix artistiques que, dans certains publics comme ceux dont je parlais à l’instant, la série Monogatari s’autorisait la grâce de l’estime là où, tout le reste du temps, ne demeurait que le mépris.

L’animation est devenue « autorisée » du jour où elle a su s’informatiser ; où l’on a démultiplié les effets de ton et d’image de synthèse dans le contenu ; où on s’est essayé à faire de l’animation plus détaillée pour certaines scènes, avec une obsession autour de la qualité de l’animation. Auparavant, elle était souvent considérée comme un sous-genre. Chaque fois que l’on a daigné regarder ce que proposait l’animation japonaise, c’était moins le contenu, l’histoire, les personnages, ce qui, j’ai la faiblesse de le penser du moins, demeure sauf exception aujourd’hui encore le centre de l’immense majorité de l’industrie, que la qualité de l’image, le dessin, le détail de l’animation qui semblait intéresser les critiques occidentaux, y compris plus jeunes…

Peut-être n’est-il pas un hasard si Miyazaki Hayao et Ghibli, dont le pris parti était très précisément le respect d’une forme de full animation partielle plus proche de l’animation occidentale et certes plus esthétique quoique très coûteuse, a pu plus rapidement pénétrer chez nous, si l’on met de côté l’aspect généraliste, rarement lié à un univers sous-culturel, de ses films. L’exotisme d’un Chihiro ou d’un Mononoke Hime est sans doute d’autant plus beau que les codes de l’animation, que les lignes de l’image et leur traitement, que la magnificence (réelle) des décors, flattent notre besoin d’une image absolue, artistique, continuité des beaux arts s’assumant comme tel.

Je crois, mais je peux me tromper et c’est le sujet que j’espère approfondir à l’avenir, que nous avons profondément manqué l’aspect culturel de ce que l’on a tardivement (et à partir des années 1990 seulement) appelé la « culture otaku », et où certes l’animation, mais aussi tous les éléments de « l’imaginaire commun » partagé par ces media, manga, light novel, jeu vidéo, s’expriment dans un rapport dialectique entre acteur consommateur et acteur producteur. Et l’animation est un pilier particulier de cette forme d’expression culturelle.

Et je crois que la première crevasse de la compréhension de ces media se situe sur le plan d’une raisonnance des imaginaires. L’animation est un univers total. Ses personnages, ses codes, ses modèles de représentations, ses clichés, sont intégrés dans un univers de représentation qui est autant « japonais » qu’il est « particularisé » dans une sous-culture (ce qui explique sa relative universalisation sur le long terme) : si on ne comprend pas ces codes, parfois, l’on rate peut-être l’essentiel. Ce qui reste alors, et c’est souvent ce qui semble apprécié par beaucoup de consommateurs occidentaux, c’est plus souvent l’élégant mélange entre l’exotisme des thèmes et une forme, une apparence, qui nous semble associable à ce que l’on connaît.

Et je peux me tromper, mais j’ai l’intime sentiment que la notion d’image est presque fondamentale. Que chez nous, la « belle image », « la belle animation », est d’une importance cruciale. Au sens où, plus encore que le reste de cet ensemble holistique qu’est l’animation, cet aspect devient déterminant dans notre capacité à apprécier ou aimer ce que l’on observe. Car nous n’avons pas la même culture de l’image que celle développée par cette sous-culture ; et car au fond, chez nous, l’animation ne s’est pas créée comme un univers culturel à part entière, assumant ses propres règles indépendantes dans sa vision du monde, et est demeurée une appendice des beaux arts ; il suffit de voir comment les principales écoles d’animation privées comme publiques en France demeurent souvent associées aux beaux arts.

Au fond, la série des Monogatari gagne énormément à son charme esthétique ; aux choix artistiques et de mise en scène de Shinbô Akiyuki, brisant les règles d’unité de représentation des personnages ou de lieu dans des proportions au-delà même de ce que l’animation s’autorise d’habitude ; à cet univers feutré et étrange sans lignes, ligne qui est d’habitude le fondement même de l’animation japonaise, et dont l’absence dans l’univers participe à l’aspect irréel de l’univers ; mais ceci est un aspect de son génie. Il y a dedans aussi le texte drôlatique, inventif et profond à la fois de Nishio, les personnages et les situations les plus incroyables qui soient, et finalement, tout un arrière-fond culturel et une accumulation de référence (encore plus accentuée dans l’adaptation de Shinbô) qui donnent ce charme unique à la série, qui en devient presque une forme de représentation idéal-typique de la culture de l’animation japonaise des années 2010, à la fois acculturée et durablement intégrée dans son univers de représentation, tout en étant profondément original dans sa manière d’être caricaturale. Ceci explique sans problème son succès.

 

Mais cette série n’était qu’une excuse pour poser cette question, qui me préoccupe depuis longtemps : pourquoi beaucoup d’entre nous ne regardent finalement que l’image ?

 

Semiko

Student in Japanese studies and specializing in story telling and modern Japanese pop culture.

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